Dix mois décisifs

Perdue en 1798, retrouvée en 1813, l’indépendance de la République de Genève est fêtée chaque année depuis deux siècles, le 31 décembre. Le départ des Français et l’arrivée des Autrichiens, puis la constitution d’un Conseil provisoire purement genevois, sont le prélude à l’entrée de notre canton dans la Confédération helvétique.

Les trois parties qui suivent font revivre, à travers les journaux intimes de Genevois de l’époque, les événements des trois derniers jours de décembre 1813 et le débarquement des Helvètes au printemps 1814 puis le vote de la Diète pour la création officielle du canton de Genève.

Les dates clés

31 décembre 1813 Restauration de la République de Genève

1er juin 1814 Débarquement des troupes confédérées au Port Noir

12 septembre 1814 La diète fédérale vote l’entrée de Genève, de Neuchâtel et du Valais dans la Confédération

19 mai 1815 Signature de l’entrée de Genève dans la Confédération suisse

Jeudi 30 décembre, 9h10. La garnison française sort de la ville par la porte Neuve. Illustration: Edouard Elzingre [Cliquer pour afficher/masquer les textes]

Le destin de Genève se joue en 3 jours

Ce matin du 29 décembre 1813, Caroline Le Fort ouvre son journal intime. Elle n’y a rien écrit depuis le 27 décembre. Elle rassemble vite ses souvenirs des deux derniers jours et les couche sur le papier. Cette adolescente de bientôt 17 ans habite à la place du Puits-Saint-Pierre, entre la cathédrale et l’Hôtel de Ville. C’est un emplacement de choix pour observer ce qui se passe et recevoir des renseignements de première main sur les événements en cours. «C’est aujourd’hui, à ce qu’il paraît, le grand jour, écrit Caroline ce mercredi 29 décembre. Ces jours, il n’y avait rien eu de nouveau; l’on disait qu’ils n’arriveraient que jeudi [30 décembre] ou vendredi [31 décembre], en sorte que l’on se tranquillisait beaucoup.»

«Ils», ce sont les Autrichiens, dont on sait à Genève qu’ils ne sont plus très loin de la ville. De leur approche dépend le départ des Français. Ceux-ci occupent la petite république depuis 1798. Ils en ont fait la préfecture du département du Léman.

«Voilà maman qui rentre dans cette minute, en nous disant une bonne nouvelle: tous les soldats français partent dans ce moment même»
Caroline Le Fort, 30 décembre 1813

L’Empire ayant succédé en 1804 à la République et Napoléon forçant les jeunes Genevois à s’enrôler dans son armée, le désir d’échapper à «l’ogre de Corse» domine désormais à Genève. En octobre 1813, la défaite française à Leipzig, suivie bientôt par l’entrée des Autrichiens en Suisse, fait naître des espoirs d’indépendance retrouvée.

Le préfet Capelle a plié bagage avec son administration le 26 décembre déjà, mais les Autrichiens n’étant toujours pas en vue le 28, il est revenu faire acte de présence un moment puis il a quitté la ville dans la nuit. Le Genevois Marc-Louis Rigaud, qui l’a rencontré ce jour-là, rapporte: «Je l’ai vu, un instant, à cinq heures; comme je lui parlais de la défense de la place, il m’a dit que nous n’aurions qu’un siège couleur de rose.»

Le 29, Caroline Le Fort écrit qu’une lunette placée en haut d’une tour de Saint-Pierre a permis aux observateurs de distinguer les premières troupes du côté de Nyon. Au marché, les Genevois s’arrachent les produits de la campagne, craignant de manquer du nécessaire en cas de siège. Nanette, la servante des Le Fort, se plaint que les prix sont montés affreusement.

«Le bruit de l’arrivée des Autrichiens dans le Pays de Gex se confirme; on croit que demain la ville sera cernée», écrit Marc-Louis Rigaud, le 29 décembre. Lui aussi habite près de l’Hôtel de Ville, dans la première maison de la rue des Granges donnant sur la rampe de la Treille.

Dans la nuit du 29 au 30...

La nuit du 29 au 30 est décisive. Quelques Genevois qui ont l’oreille du commandant de la garnison française, le général Nicolas Jordy, le persuadent de ne pas résister.

Dix ans plus âgée que Caroline Le Fort, la jeune Suzanne dite Suky Revilliod écrit à son frère Léonard: «Le général Jordy croit son honneur compromis, papa lui a représenté que, n’étant point en force de résister plus de quelques heures, il ne faisait, par là, qu’exposer la ville et ses habitants aux horribles suites d’un siège.»

«A onze heures, je vois, du haut de Saint-Pierre, avec ma lunette, les premiers escadrons autrichiens qui attendent à la porte de Cornavin. Quelle nouveauté pour Genève!»
Jean Picot, 30 décembre 1813

Pour défendre Genève, les Français ne peuvent compter que sur leur propre garnison, composée d’environ mille hommes. La garde nationale genevoise, quant à elle, est «bien décidée à s’emparer du général Jordy dans le cas où ses mesures nous exposeraient au moindre danger», précise le jeune Antoine Duvillard dans son propre journal des événements. On parle beaucoup, le 29 décembre, de l’honneur du général Jordy, que cet officier aux brillants états de service voudrait sauver en organisant un simulacre de résistance. Il ordonne en hâte des travaux de consolidation des fortifications. S’il y a siège, sera-t-il vraiment «couleur de rose»? Quelques coups de canon sont à redouter.

Tandis que des citoyens comme le père de Suky Revilliod plaident auprès du commandant de la garnison pour une capitulation sans coup férir, d’autres vont au-devant des Autrichiens. Tel le jeune Saladin, fils d’un notable de la ville, qui se rend à bride abattue à Nyon, auprès du commandant de l’armée autrichienne, le général-comte Bubna. A minuit le 29 décembre, Saladin père reçoit de la part de son fils un message exposant les termes de l’ultimatum imposé par le général autrichien: «Il cernera la ville demain, avec huit à dix mille hommes et plusieurs batteries de canon; il ripostera au premier coup de canon du général par un coup de canon inoffensif, puis fera sommer, il m’a donné sa parole de laisser le général rentrer en France, mais seul et sans garnison qui sera prisonnière de guerre.» Cette lettre du jeune Saladin est portée par Jean-Guillaume Revilliod au général Jordy le 30 décembre à 6 h 30 du matin.

Le matin du 30 décembre...

Après vingt minutes de réflexion, le commandant français et son conseil de guerre font savoir que la garnison quittera la ville avant 9 h. Le père de Suky Revilliod se rend alors à la porte de Cornavin, d’où son messager s’en va en direction de Nyon y apporter la nouvelle du prochain départ des soldats du général Jordy. Les Français qui gardent les différentes portes de la ville sont remplacés par des miliciens genevois et la garnison se rassemble pour sortir par la porte Neuve.

«Ce qu’il y avait de troupes françaises a évacué la ville vers les neuf heures, environ quatre à cinq cents soldats, autant de conscrits ou douaniers armés; l’on a compté environ mille hommes. Ils se sont dirigés, par Carouge, sur Annecy.» Ce témoignage est celui d’Augustin de Candolle, le père du futur botaniste. C’est après le passage du dernier soldat français que le caporal Massé, en charge de la porte Neuve, prononce une phrase restée historique: «Cette fois, nous voilà chez nous!»

«On dit que Genève sera réunie à la Suisse, il me semble que c'est ce qu'on désire généralement.»
Charles de Constant, 31 décembre 1813

Les nouvelles du général Jordy ne sont pas bonnes. Caroline Le Fort rapporte: «Le pauvre général a pris, cette nuit, une attaque d’apoplexie causée, l’on croit, par ses angoisses; il est extrêmement malade; l’on souhaite bien qu’il meure, c’est ce qui peut lui arriver de plus heureux.» Soigné à l’Hôtel des Trois Rois, sis à la place Bel-Air, Nicolas Jordy guérira et pourra regagner la France, où il mourra en 1825.

La voie est libre pour le général Bubna et ses troupes. L’œil rivé au télescope installé sur une tour de Saint-Pierre, le professeur Jean Picot regarde les premiers escadrons autrichiens qui attendent à la porte de Cornavin. Il est 11 h du matin.

Le temps de retrouver la clef de la porte de Cornavin, restée dans la poche de l’infortuné Jordy, le commandant de la garde nationale, Michel Micheli, peut ouvrir au général Bubna.

Caroline Le Fort voit les premiers Autrichiens dans la haute ville en début d’après-midi: «Ça a commencé d’abord par un peu de cavalerie, puis ensuite de l’infanterie; ils ont continué à entrer, pendant fort longtemps, par intervalles; c’était extrêmement joli à voir défiler; ils avaient tous une branche verte à la tête, en signe de paix; une compagnie de la garde nationale bordait la haie devant la maison de ville, pour leur passage; à tous moments, il entrait de nouvelles troupes; il y avait aussi des vivandières; on battait le tambour à chaque bande nouvelle.»

A mi-chemin de la rue de Cité, le général Bubna voit descendre à sa rencontre un groupe de notables, en tête desquels Ami Lullin, Isaac Pictet, Joseph Des Arts et Pierre-Henri Gourgas, le noyau du tout nouveau Conseil provisoire constitué pour gouverner la république restaurée.

Ces messieurs et quelques autres se retrouvent à 16 h à l’Hôtel de Ville pour une première séance de travail. Ils mettent au point le texte de la proclamation qui sera datée du 31 décembre – car imprimée ce jour-là – et lue le 1er janvier 1814 sur les places de la ville.

Le 30 décembre au soir

Les Autrichiens ne sont pas venus en envahisseurs mais en libérateurs. Et même si l’hypothèse d’un rattachement de Genève à la Suisse est déjà dans bien des esprits, le Conseil provisoire n’en fait pas état. L’heure est à la restauration du régime patricien d’avant l’époque révolutionnaire et au retour aux anciennes frontières de la république. Cette vision étroite s’élargira par la force des choses un peu plus tard. En attendant, dès le 30 décembre au soir, le principal souci des Genevois est de savoir comment cohabiter avec les troupes entrées en ville et celles réparties dans les environs. «Nous espérons qu’on nous ne mangera pas nos vaches et nos poules et, de crainte qu’on ne mette nos dindes à la broche, nous les mangeons», écrit Charles de Constant, qui habite à Saint-Jean.

De son côté, Antoine Duvillard, le soir du 30 décembre, essaie de communiquer avec le soldat cantonné chez ses parents: «J’ai déjà fait, avec lui, l’essai de mon savoir en allemand, mais le succès ne m’a pas fait honneur.»

Le 31 décembre

Et Caroline Le Fort de conclure le 31 décembre: «Papa dit qu’on a un moment d’enthousiasme à cette idée de république, et qu’ensuite l’on sera, peut-être, moins vraiment heureux.»

Un présage qui ne se réalisera pas, grâce à l’entrée de Genève dans la Confédération helvétique en 1815.

Le 1er juin 1814, la fête se poursuit à Plainpalais, après le débarquement des Suisses à Cologny et leur entrée dans la ville par la porte de Rive. Collection de la Bibliothèque de Genève

«Enfants de Tell, soyez les bienvenus!»

Pendant l’hiver et le printemps 1814, les Genevois ne font pas tellement les malins. Leur indépendance retrouvée, ils la doivent à un nouvel occupant. Les Autrichiens ont remplacé les Français. Ils ne passent pas inaperçus, ces soldats et leurs officiers tout de blanc vêtus, logés un peu partout entre les murs de la cité fortifiée et dans les communes avoisinantes.

Pourtant, leur arrivée, le 30 décembre 1813, avait inspiré le plus grand soulagement chez les Genevois.

«Je me souviens fort bien de l’entrée des Alliés, écrira plus tard Sophie de Loriol. Nous étions logés en face de la maison de Sellon, qui était le quartier général et l’habitation du général de Bubna, commandant de l’armée autrichienne. Je vois encore le long défilé des soldats, avec leurs capotes grises et des branches vertes à leurs shakos qui passèrent sous nos fenêtres.

»Je me rappelle la joie générale qui s’exprimait de toutes manières dans les rues, dans les familles, il y eut une fort belle illumination; un même sentiment remplissait tous les cœurs, l’horreur des Français, le bonheur d’en être délivré.»

Dures exigences autrichiennes

L’euphorie de cette fin de décembre 1813 s’estompe au cours de l’hiver 1814. Aux Eaux-Vives, par exemple, commune créée en 1798, la pilule est amère. Jean-Pierre Ferrier raconte: «Le 1er janvier 1814, la Commission centrale établie par Bubna exige du maire 150 quintaux de foin, 10 coups d’avoine, 30 coupes de pommes de terre; il faut pourvoir au logement et à la nourriture de 125 hussards avec leurs chevaux, de 561 soldats du train et de leurs 345 chevaux.

»Le Stadtkommandant de Genève, à chaque instant, envoie au maire, qu’il appelle tour à tour «Maire de L’eau vive», «Maire du Pré L’Evéché», «Maire de Plongeon», des réquisitions pour loger hommes et chevaux, sans compter les ouvriers qu’il faut envoyer travailler aux fortifications.»

Les exigences autrichiennes sont d’autant plus dures à satisfaire que l’hiver est très rigoureux. En janvier 1814, le lac est gelé. «On se promène jusqu’aux pierres à Niton comme sur la Treille», écrit le professeur Marc-Auguste Pictet. Cet intrépide grand-père conduit ses petits-enfants sur la glace jusqu’aux chaînes qui ferment le port, pour qu’ils se souviennent de cet événement.

Les sacrifices consentis aux Autrichiens ne sont pas de trop, car la menace du retour des armées napoléoniennes est réelle. A la mi-février, l’empereur reprend du poil de la bête. Le bruit s’en répand. On apprend que le général Augereau, qui se trouve à Lyon, a reçu l’ordre de reprendre Genève.

Les Français sont à Saint-Julien, Archamps et Collonges, où d’intenses combats se déroulent le 27 février. Ils s’installent à Carouge. Dans Genève, en état de siège, on craint l’arrivée d’un renfort français par le Jura. Bubna tient bon. Commandés par le général Dessaix, les Français attendent les ordres. Les Carougeois se plaignent de deux bavures commises par les Autrichiens. Une maison d’habitation et un enterrement ont reçu des boulets de canon!

Drôle de siège

Un dimanche de mars, la jeune Caroline Le Fort scrute l’ennemi d’une terrasse de la rue de l’Hôtel-de-Ville: «Hier matin, j’avais été, avec Alfred et papa, chez M. Turrettini, où est le télescope de M. Aubert, mais c’était un mauvais moment, le soleil éblouissait, je ne vis rien du tout; j’aurais beaucoup voulu apercevoir un Français. La Treille était superbe, un monde immense, un temps magnifique, l’on avait bien plus l’air d’une ville en fête que d’une ville assiégée; c’est un drôle de siège que le nôtre.»

L’incertitude se prolonge pendant plusieurs semaines. Le 29 mars, Antoine Duvillard se rend avec deux amis «du côté de la Coulouvrenière, pour jouir, de plus près, du spectacle des bombes qu’on devait lancer de Saint-Jean. Nous avons été nous asseoir sur le mur du pavillon et, au moment où nous pensions à nous retirer, nous avons vu passer une bombe au-dessus de nos têtes, qui est allée tomber sur le Bois de la Bâtie, en formant, dans les airs, un long sillon lumineux. Je me représentais une ville exposée à une pluie non interrompue de pareils projectiles et je frémissais pour elle.»

Ce ne sont plus là que des exercices d’artillerie pour occuper la troupe, car le général Dessaix a quitté la région le 23 mars avec ses hommes. Glissons au passage que ce général originaire de Thonon, du fait de sa familiarité avec Genève, adopte pendant tout le temps du siège une attitude sage et réfléchie. Il épargne ainsi à ses hommes, à ceux du général de Bubna et aux habitants un affrontement qui aurait pu dégénérer en prise d’assaut de la ville.

«On a fêté sur le lac, la veille de leur départ, tous les officiers, et la fête fut d’une grande gaîté»
Suzanne Revilliod, mai 1814

L’effondrement du régime impérial survient après la capitulation de la Grande Armée, l’abdication de l’empereur et son départ pour l’île d’Elbe, le 28 avril 1814.

Les Genevois vont pouvoir tourner la page à leur tour. Le 17 mai, les Autrichiens lèvent le camp. Suzanne Revilliod écrit à son fils que «dans ce moment, nous ne sommes que Genevois; plus d’Autrichiens dans nos murs (excepté quelques malades qui n’ont pu partir). On s’est quitté très bons amis; même quelques-uns ont témoigné de la peine de se séparer de nous et une vraie amitié pour les Genevois.» Prélude aux réjouissances futures, «on a fêté sur le lac, la veille de leur départ, tous les officiers, et la fête fut d’une grande gaîté: les uns étaient bien aise de s’en retourner dans leur pays, et les autres enchantés de voir notre ville libre», poursuit cette citoyenne.

Elle omet cependant de préciser que les canons de l’Arsenal, emportés en février par les Autrichiens, n’ont pas été rendus. Il faudra le zèle opiniâtre du lieutenant Pinon pour que ces armes genevoises retrouvent leur place au cœur de la Vieille-Ville en septembre 1814.

En attendant, les Genevois connaissent à la fois le plaisir d’être rendus à eux-mêmes et l’angoisse de ne pas savoir quel sera leur sort définitif. L’hypothèse helvétique est dans tous les esprits.

Hypothèse confirmée le 20 mai et chiffrée par le pasteur Jean Picot: «Le Conseil reçoit l’annonce officielle de six cents hommes de troupes suisses, deux cents de Soleure, deux cents de Fribourg et deux cents de Lucerne, qui arriveront incessamment dans la ville.»

Dix jours plus tard, le Traité de Paris cite, sans autre précision, l’entrée prévue de Genève dans la Confédération. C’est déjà ça, mais pour la fixation des frontières du futur canton, il faudra attendre d’autres rendez-vous diplomatiques. Genève et la Suisse ne se touchant pas sur la carte, la venue du contingent par la route impliquerait la traversée du territoire français, de Versoix aux portes de la ville. De ce fait, un transport en barque paraît la seule solution possible. Et la côte entre Cologny et les Eaux-Vives étant une terre genevoise, c’est là que les joyeux Helvètes débarqueront.

«Mercredi 1er juin, jour de grande fête pour Genève, témoigne Pierre Picot. Les examens sont suspendus, le collège fermé; toute la ville et les environs sont sur pied. Deux compagnies de Fribourg et une de Soleure, commandées par le lieutenant-colonel Girard de Fribourg, font leur entrée dans la ville, à deux heures après-midi, au bruit répété du canon et de toutes les cloches de la ville; elles sont venues, par eau, de Nyon, sur des barques de Genève; elles ont débarqué au bas de la côte de Cologny, où douze cents hommes de la garde nationale, parfaitement armés et équipés, les ont reçues et accompagnées dans la ville, précédées d’une nombreuse musique; cinq à six cents enfants de huit à quatorze ans, armés de lances, de boucliers, d’arcs et de flèches, de casques et de bonnets turcs, suivent le cortège et forment un charmant coup d’œil.»

«Vivent les Genevois!»

De nombreux Genevois rejoignent les arrivants à bord de toutes sortes d’embarcations. Adolphe Boissier, jeune homme de 18 ans, raconte quelques jours plus tard: «Nous partîmes du Molard vers les 11 heures et nous commençâmes par saluer la ville, nous nous acheminâmes vers les bains Lullin où se trouvait la Garde nationale. Enfin, on arrive à l’illustre port Chapalay. Les Suisses étant encore assez loin, l’on tint un conseil de guerre et le résultat en fut que l’on mouillerait dans le port, puis après une halte à Plongeon chez M. de Morsier-Rigaud, l’on se rembarque au bout d’une demi-heure pour aller jusque chez M. Vernes où nous rencontrâmes les Suisses, que nous saluâmes d’abord au son de l’artillerie, puis quand nous approchâmes des barques, ce furent des acclamations, nous nous saluâmes réciproquement à coup de chapeau et les soldats se mirent à crier de toutes leurs forces: «Vivent les Genevois.»

Un petit village de pêcheurs

Une fois à terre, les Suisses se mettent en marche. On se réjouit, aux Eaux-Vives, d’être sur le chemin du cortège. Le commandant des troupes suisses note que «l’enthousiasme était remarquable et des plus intéressants. Le premier arc de triomphe avait été dressé par les pêcheurs d’un petit village, les Eaux-Vives, qui, à notre passage, obligèrent tout le cortège d’accepter des rafraîchissements. La joie qu’ils montrèrent dans cette occasion fut attendrissante.»

Concernant l’entrée du contingent en ville par la porte de Rive, on peut se fier au récit du pharmacien François Broé: «M. Gourgas, syndic de la garde, complimenta le commandant suisse environné de son état-major, lequel lui fit une réponse affectueuse, dans laquelle on remarqua cette phrase: «Je suis charmé, Monsieur le syndic, d’être le premier qui donne à la république de Genève l’assurance de son agrégation au corps helvétique.» En entrant en ville, le cortège monta la rue Verdaine et, traversant le Bourg-de-Four sous plusieurs arcs de verdure, entra dans la rue de l’Hôtel de Ville et vint défiler devant le gouvernement provisoire, puis, gagnant la Grand’Rue, descendit la Cité et, prenant l’arcade à gauche, fut se ranger en bataille sous la Corraterie. De là, l’on conduisit les troupes suisses dans la caserne et, après avoir congédié la garde nationale, on se prépara pour assister aux banquets destinés pour les différents corps militaires.»

«La journée a été terminée par des banquets joyeux, confirme Marc-Louis Rigaud. La présence d’une garnison suisse accordée par la Diète, à la demande des Genevois, leur paraît le premier anneau qui les rattache au corps helvétique, et une espèce d’arrhes de leur admission dans la Confédération en qualité de canton, vœu unanime et très prononcé de tous les Genevois.»

Fiancés à la Suisse

Le 3 juin, Marc-Auguste Pictet déclare: «Nous voilà fiancés à la Suisse. Elle nous prendra probablement sans dot, en attendant que nous en ayons une; et si nous n’en avons pas, ce sera pour nos beaux yeux.» Pour le professeur Pictet, l’absence de dot se résume ainsi: «On n’a guère eu d’égard aux limites naturelles en établissant la circonscription de la nouvelle France dans l’ancienne Savoie. Plus de Jura pour nous entourer, plus d’Usses, plus de Fier, plus de rivières, ni de ruisseaux, ni de montagnes; enfin, point de générosité à l’ouest, le vague le plus inquiétant à l’est et point de certitude au midi.»

Le 12 juin, l’ancien syndic Augustin de Candolle peut écrire: «La meilleure harmonie continue à régner entre les Suisses et les Genevois.»

Dernière alerte, le 9 mars 1815, lorsque le général de Bubna, qui se trouve à Gênes, informe ses amis genevois que Napoléon a débarqué à Golfe-Juan et qu’il remonte vers Paris. Les troupes françaises occupent alors à nouveau Carouge.

La bataille de Waterloo, le 18 juin, met fin aux Cents Jours et à la menace d’un nouveau siège devant Genève. Les Français se retirent définitivement le 28 juin.

Entre-temps, le 27 avril 1815, la Diète réunie à Zurich a voté l’admission effective de Genève au sein de la Confédération helvétique.

Genève, mercredi 1er juin. «Le moment du débarquement fut signalé par un vivat unanime de toute la population, auquel les Suisses répondaient de leurs barques. Tous nos bonnets étaient suspendus et agités au bout de nos baïonnettes. Pendant ce temps, l’artillerie ne cessait de se faire entendre», relate Jean-Jacques Rigaud.

«Enfants de Tell…» Sur le rivage qu’on n’appelle pas encore le Port-Noir, les Genevois accueillent leurs amis suisses en chantant: «Enfants de Tell, soyez les bienvenus!/Quel plaisir de voir vos bannières!/Quinze ans d’oppression nous avaient abattus/Un instant finit nos misères/Amour des lois, franchise, loyauté/De vos aïeux, noble héritage/La vaillance, l’honneur et la simplicité/Furent toujours votre partage.»

Genève, mercredi 1er juin. Par la Corraterie, les troupes suisses, composées de 200 hommes de Fribourg et 100 de Soleure, se rendent à la caserne de Hollande, où les attend un banquet. La garde nationale genevoise, elle, se restaure à Plainpalais. «Jamais je n’ai vu dans notre ville des démonstrations de contentement aussi vives et qui allaient jusqu’à l’enthousiasme», remarque l’ancien syndic Augustin de Candolle.

Zurich, 27 avril 1815. La Diète fédérale, réunie dans la cathédrale de Zurich, y accueille pour la première fois les députés genevois. Cette réception est le prélude à la signature officielle de l’entrée de Genève dans la Confédération, le 19 mai 1815. Illustrations: Edouard Elzingre

La fête place du Molard. Illustration de Reynald Aubert tirée de «Et Genève devient suisse». Institut national genevois

La Suisse a voté «oui»

La date du lundi 12 septembre 1814 est tombée dans l’oubli. Pourtant, ce jour-là, il y a deux siècles aujourd’hui, l’Assemblée fédérale de l’époque — la Diète — a accepté le principe de la création du canton de Genève. Une nouvelle décisive, que les Genevois n’ont apprise que le 16 septembre! Difficile de croire, deux cents ans plus tard, qu’une information d’une telle importance ait pris autant de temps pour parcourir la distance de Zurich à Genève.

Le lendemain du 16 septembre, le Genevois Marc-Louis Rigaud écrit: «On a reçu l’importante nouvelle que la Diète helvétique, dans sa séance à Zurich, du 12 courant, a reçu comme cantons et pour faire partie intégrante de la Confédération suisse: Genève, Neuchâtel et le Valais. Quatorze cantons ont voté pour; ceux d’Uri, Unterwalden et Zug ont pris l’affaire ad referendum (ndlr: sous réserve d’en référer à son gouvernement pour entérinement), n’ayant pas d’instructions suffisantes. Schwytz et le Tessin n’avaient pas de députés à la Diète.»

La nouvelle n’est toujours pas officielle. Elle est arrivée par courrier privé, ainsi que le relate, le 16 septembre, Jean Picot, qui, comme Marc-Louis Rigaud, tient son journal: «Une lettre de M. Ulrich à M. de Tournes nous apprend que, lundi passé, la Diète nous a admis comme canton, ainsi que le Valais et Neuchâtel, à la majorité de quatorze cantons contre trois, savoir Zug, Unterwalden et Uri, qui ont pris l’affaire ad referendum; deux autres cantons n’avaient pas de députés à la Diète; ainsi nous devenons le vingt-deuxième et dernier canton de la Suisse, Neuchâtel sera le vingt-et-unième.»

Augustin de Candolle — encore un citoyen tenant journal! — y retranscrit la lettre officielle reçue le 19 septembre par les autorités genevoises et adressée «Aux très honorés Seigneurs les Syndics et Conseil de la Ville et République de Genève, nos très chers Amis, fidèles Alliés et Confédérés!» Son texte est le suivant: «Très chers, bons Amis, Alliés et Confédérés! La Diète éprouve une vive satisfaction à vous annoncer que, dans la séance du 12 septembre, elle a résolu à une grande majorité de voix que l’Etat de Genève (ainsi que celui de Neuchâtel et le Valais) seraient reçus au nombre des cantons de la Confédération suisse. Les déterminations ultérieures, touchant la forme et les conditions de cette réunion, etc. , etc… Au nom de la Diète des Cantons de la Suisse, le bourgmestre du canton de Zurich, président, Signé: Reinhard. Le chancelier de la Confédération, Signé: Mousson.»

Un soulagement

Pour la plupart des Genevois, c’est un soulagement: «Cette nouvelle m’a causé la plus grande satisfaction; c’était mon vœu le plus ardent, regardant cette admission comme le seul moyen de salut pour ma patrie, commente Augustin de Candolle. Notre isolement serait devenu bien précaire et dangereux. Malgré les belles paroles qui nous avaient été données, je craignais toujours quelques obstacles; il en était effectivement survenu, et, si nous avions retardé d’accepter la nouvelle constitution, malgré toutes ses imperfections, il aurait été à craindre que nous n’eussions pas été admis.»

Le vote de ce texte jugé imparfait a eu lieu du 22 au 24 août. L’adoption d’une Constitution était l’une des conditions posées par la Suisse pour l’admission de Genève dans la Confédération. Ce scrutin n’a pas eu lieu à bulletins secrets, mais directement auprès du secrétaire d’Etat. Les électeurs lui ont soufflé dans l’oreille 2444 fois «oui» et 334 fois «non». Cela aurait pu être pire pour lui, car 3000 électeurs ne se sont pas présentés. Les votants, au nombre de 2778, étaient tous âgés de 25 ans ou plus. Jean Picot note que cette Constitution rédigée à la hâte «a déplu à beaucoup de gens et, sans les circonstances où nous nous trouvons, il est assez probable qu’elle aurait été refusée».

«On la trouve trop aristocratique», commente Suzanne dite Suky Revilliod, dans une lettre à son frère Léonard.