Genève et la Suisse

La nouvelle «remplit les vœux que nos Pères avaient formés de tous les temps pour le salut et le bonheur de notre chère Patrie». Le 19 septembre 1814, c’est par ces mots que le gouvernement genevois annonça à sa population l’admission de Genève comme canton suisse par la Diète fédérale. «Nous attachons le plus haut prix aux liens d’étroite confédération qui vont se former entre nous», venait de susurrer dans sa lettre d’acceptation l’organe suprême des cantons suisses.

La prose diplomatique de l’époque décrit ainsi la conclusion heureuse de longues amours contrariées, une sorte de mariage à la Roméo et Juliette. Description de façade. Dans les faits, ce sont les grandes monarchies européennes qui, après avoir terrassé Napoléon, imposent le rattachement à la Suisse non seulement de Genève, mais aussi du Valais et de Neuchâtel. Un mariage forcé. «Ces grandes puissances veulent faire de la Suisse un Etat tampon, comme les Pays-Bas ou la Sardaigne, explique l’historienne Irène Herrmann, spécialiste de la période. Il s’agit d’empêcher la France vaincue de reprendre un jour ses conquêtes.» Le tampon issu des pourparlers internationaux sera particulièrement robuste. Le royaume de Sardaigne doit concéder à la Confédération un droit de regard sur le nord de la Savoie, qui est inclus dans la neutralité helvétique. En cas d’ingérence étrangère, les Suisses ont le droit d’y intervenir militairement.

Une demoiselle très convoitée

Aux yeux des grandes capitales, Genève ne doit surtout plus être française, ce qu’elle vient d’être pendant près de quinze ans durant la période napoléonienne. C’est que la toute petite république occupe une situation stratégique. «Les fortifications de la ville sont en mauvais état, mais la France aurait pu les réparer et en faire une étape pour remonter le Rhône vers le Simplon, accès à l’Italie, que Napoléon avait occupée. Intégrer Genève à la Suisse, c’est rendre la Confédération défendable.» En outre, Genève entretient avec le corps helvétique des relations anciennes, quoique pas toujours idylliques.

Dans les cantons, la requête des grandes puissances suscite scepticisme et attentisme. Les Suisses ont d’autres soucis: au terme du contrôle napoléonien sur la Confédération, celle-ci est un véritable chaos. Berne voudrait récupérer ses possessions vaudoises et argoviennes, mais ces régions ne veulent plus de cette tutelle bernoise, tandis que les cantons primitifs, qui se sentent dépositaires de l’identité du pays, en veulent aux adhérents plus récents. «Une guerre civile couve, poursuit Irène Herrmann. Les cantons vont présenter en ordre dispersé leurs requêtes aux puissances alliées qui, voulant éviter tout désordre, imposent à la Suisse de se doter d’une Constitution et l’obligent d’accepter ces trois nouveaux cantons pour que ses doléances diverses soient écoutées.»

«Ces grandes puissances veulent faire de la Suisse un état-tampon, comme les Pays-Bas ou la Sardaigne. Il s’agit d’empêcher la France vaincue de reprendre un jour ses conquêtes»
Irène Herrmann, historienne

L’idée d’une adhésion à la Suisse séduit une certaine élite genevoise, qui voit là avant tout une façon de renouer avec la vieille république calviniste indépendante au sein d’un ensemble qui n’a pas encore de pouvoir central fort. «L’indépendance dans l’isolement était un idéal dépassé, écrit l’historien Louis Binz dans Genève et les Suisses. Le temps des cités-Etats était définitivement révolu.»

La promise a un sale caractère

Vue de Suisse, Genève, qui devient provisoirement la cité la plus peuplée du pays en y faisant son entrée, peut susciter des craintes. «Elle a longtemps fait peur en tant que ville protestante et très remuante, confirme Irène Herrmann. Si ces préjugés ressurgissent au début du XIXe siècle, la question confessionnelle est moins sensible. On craint davantage un agnosticisme révolutionnaire. Or Genève vit au moment de son adhésion un regain du culte, en réaction aux années françaises, et l’émergence du mouvement du Réveil, une vision romantique du protestantisme.» Les Suisses gardent tout de même peut-être quelques arrière-pensées lorsqu’ils expédient un premier contingent militaire à Genève le 1er juin 1814: les délégations qui débarquent au Port-Noir sont issues de deux cantons catholiques, Fribourg et Soleure, qui de plus ne sont jamais intervenus militairement à Genève dans le passé.

La fibre révolutionnaire qui a agité Genève, en particulier dans les années 1780, est quelque peu aplanie, ce qui peut aussi rassurer les Suisses. «L’élite tient au peuple un discours qui sera très écouté et qui attribue aux remous révolutionnaires du passé les supposés méfaits de l’occupation française, relate Irène Herrmann. On n’hésite pas à attribuer aux Français des déprédations qui ont en fait été causées par les forces autrichiennes qui leur ont succédé à Genève à la fin de 1813. Prié d’être sage, le peuple genevois le restera dans les années 1830 alors que les autres cantons connaissent des troubles. L’ébullition ne reprendra à Genève que durant la décennie suivante.»

Le banquet nuptial est bien arrosé

Le bon peuple se réjouit-il de rejoindre la Suisse? La liesse qui a entouré le débarquement au Port-Noir du 1er juin 1814 peut le faire penser. «Mais tout était orchestré, comme le montrent des écrits de l’époque, tempère Irène Herrmann. La population était indifférente, bien que soulagée de ne plus subir les guerres napoléoniennes, où la conscription avait été pratiquée à Genève. On a fait miroiter aux gens la sécurité grâce à la Suisse. Le 1er juin, il faisait beau et on a offert à boire au peuple, après des années de vaches maigres…»

Et on but bien, semble-t-il. «J’admire beaucoup l’impulsion qu’on a donnée aux esprits en cette circonstance», loue dans une lettre à son père un membre de l’élite genevoise, Charles Lullin. Cette formule, citée par l’historienne dans sa thèse, trahit le caractère peu spontané de l’allégresse populaire.

«Tout était orchestré. On a fait miroiter aux gens la sécurité grâce à la Suisse. Le 1er juin, il faisait beau et on a offert à boire au peuple, après des années de vaches maigres...»
Irène Herrmann, historienne

On va donc broder un peu. Genève s’imagine une similitude d’idéaux avec la quête de liberté helvétique, mais les Genevois, très fiers de leur identité propre, jugent que leur propre recherche d’autonomie a été plus raffinée que celle des Suisses, puisque d’essence urbaine. «La démocratie directe des Waldstätten leur semble archaïque», note Irène Herrmann. A l’époque, Genève sort de plus d’un siècle d’influence, voire d’appartenance, française.


Proclamation donnant connaissance de la lettre qui annonce l’admission de Genève dans la confédération, le 19 septembre 1814. DR

Tourne-t-on la page si facilement? «Carouge, cédée par la Sardaigne, garde un bon souvenir de la période française, où son industrie a bénéficié d’un bassin d’approvisionnement et de distribution plus large, rappelle l’experte. Et si on lit les écrits d’hommes d’Etat comme Jean-Jacques Rigaud ou le général Dufour, figures prépondérantes de la Genève de la Restauration, on voit que les années de l’Empire ont été capitales pour eux.»

Une épouse sage, mais espiègle

Durant ses premières décennies helvétiques, Genève fera mine d’être un canton suisse exemplaire, tout en n’en faisant qu’à sa tête occasionnellement, ce qui lui vaudra de se faire taper sur les doigts par la Diète. «Genève avait été incorporée à l’Empire français et en avait hérité des lois plus progressistes que celles prévalant dans le reste de la Suisse, note Irène Herrmann. Certains de ces textes demeurent, malgré la Restauration.»

Pour se faire accepter des Suisses, Genève se dota d’une Constitution conservatrice. Autre condition: elle devait être munie d’un territoire continu entre la ville et ses anciennes possessions rurales (les mandements) ainsi qu’avec le canton de Vaud, seul voisin helvétique. Le négociateur genevois Charles Pictet de Rochemont embarqua dans ses valises une ambition maximaliste: il rêvait d’un canton ayant pour frontières la Valserine (qui se jette dans le Rhône à Bellegarde), le Fier (qui frôle Annecy) ou encore la Dranse, qui rejoint le lac tout près de Thonon. Mais il aurait fallu accepter une vaste population catholique, ce qui rebutait certaines élites protestantes genevoises.

C’est ainsi que la Suisse ne dut finalement admettre en son sein qu’un microcanton. Les communes autrefois françaises ou savoyardes qui durent rejoindre Genève dans son nouveau destin helvétique acceptèrent leur destin sans avoir été consultées et sans trop broncher. Seule exception, selon Irène Herrmann: certaines de ces communes réunies se virent dotées de maires hors-sol, issus des grandes familles genevoises. Ils s’attirèrent quelques sarcasmes.

Gustave Henri Bouthillier de Beaumont (1851-1922), 1526: la combourgeoisie avec Berne et Fribourg, dessin préparatoire pour le décor de l’Ancien Arsenal (1891-92). Collection de la Bibliothèque de Genève

Des premières amours tumultueuses

La Suisse ne rencontre pas une inconnue lorsqu’elle incorpore Genève en 1814. La cité lémanique gravite autour de la constellation fédérale depuis plus de trois siècles. Une romance aux débuts brutaux.

  • La situation au moment de la conquête romaine, en 58 av. J.-C.

    «En l’an 58 avant Jésus-Christ, Jules César engage une campagne contre les Helvètes. La Genève de l’époque n’a rien de commun avec celle d’aujourd’hui. Sur la rive droite du Rhône, Saint-Gervais se trouve en terre helvète. La rive gauche appartient au territoire allobroge, soumis à Rome. Le pont de l’Ile tient donc lieu de poste-frontière. En le détruisant, Jules César s’assure le contrôle de la région. Il fait entrer Genève dans l’histoire en mentionnant le fait dans La guerre des Gaules. Il érige une ligne de défense, le fameux mur de César, qui s’étend de Genève au Vuache.»

  • Le diocèse de Genève du IXe au début du XVIe siècle

    «Durant près de sept siècles, sur le plan spirituel, Genève est à la tête d’un énorme territoire de 6800 km2. Le diocèse englobe le district de Nyon, le Pays de Gex actuel, la Haute-Savoie et une partie du département de l’Ain. Il y a de fortes chances pour que la ville ait été la capitale économique de cette immense zone, même si nous savons peu de chose sur les flux commerciaux de l’époque. Ses foires, qui atteignent leur plus grand essor au XVe siècle, lui confèrent, pour la première fois, une réputation internationale, poussant des marchands de toute l’Europe à affluer dans l’enceinte de la cité.»

  • La situation de 1798 à 1814: quand Genève était française

    «La France occupe la Savoie depuis 1792 et Genève depuis 1798. Les autorités françaises décident de faire de Genève la capitale du Léman, qui prend alors le rang de préfecture. C’est une période que les Genevois préfèrent oublier, pourtant la ville se retrouve à cette époque à la tête de son territoire naturel pour la première fois depuis le Moyen Age. Idéalement, le Grand Genève pourrait parfaitement aujourd’hui reprendre les contours du département du Léman.»

  • La création du canton et les zones franches de 1815 et 1816

    «L’élite protestante de Genève voulait absolument être rattachée à la Suisse. Mais il lui fallait nécessairement se doter d’un territoire cohérent, qui lui permette dans le même temps de conserver sa prééminence religieuse et politique. Pour s’assurer une autonomie alimentaire, on a eu l’idée de créer des zones franches. Elles permettaient de garder un support agricole sans avoir à «supporter» les catholiques. Ainsi, le Pays de Gex devient administrativement et politiquement français tout en étant économiquement rattaché à la Suisse.»

    Commentaires de l’historien Claude Barbier

A la fin du XVe siècle, la jeune Confédération affiche sa gloire en triomphant lors des guerres de Bourgogne. Genève, principauté épiscopale enclavée en sol savoyard, est dans le camp des vaincus. La Bourgogne est alliée à la puissante Savoie, dont les ducs contrôlent depuis des lustres la nomination du prince-évêque de Genève. En 1475, Berne et Fribourg arrachent le Pays de Vaud à la Savoie et menacent d’engloutir Genève, qui sauve sa peau en promettant une exorbitante rançon: un huitième de ses biens!

Le dédommagement n’étant pas payé assez vite au goût des paysans de Suisse centrale, ceux-ci montent une expédition, baptisée la Folle Vie, pour se servir à Genève. Berne et Fribourg y mettent le holà et signent en fin d’année une première combourgeoisie, à durée limitée, avec l’évêque de Genève. Ce dernier a saisi qu’il valait mieux pactiser avec des voisins si remuants.

«La paix s’explique par le fait que les cantons suisses sont très présents aux foires qui ont fait l’opulence de Genève et qui déclinent en raison de la concurrence lyonnaise favorisée par le roi de France», explique l’historien économiste Dominique Zumkeller. A la même époque surgit la description de Genève comme «clé de la Suisse»: les Confédérés comprennent la position stratégique qu’occupe ce micro-Etat à l’extrémité de leur Plateau. Sur fond de déclin économique, Genève bouillonne: la petite noblesse attachée aux terres se plaît dans le giron savoyard alors que la bourgeoisie marchande, dans le sillage des mouvements d’autonomie communale qui traversent l’Europe, se défie du prince-évêque et milite pour un rapprochement avec la Suisse. Entre les deux camps, la lutte est violente.

1519: Genève reçoit la visite peu amicale de 7000 soldats savoyards

Le flirt devient compliqué. En 1519, les Genevois signent une nouvelle combourgeoisie avec Fribourg, irritant le duc de Savoie, qui persuade la Diète fédérale d’ordonner aux Fribourgeois de faire marche arrière, ce qu’ils refusent. Mais Genève renonce au traité, après avoir reçu la visite peu amicale de 7000 soldats savoyards.

La ville lémanique peine à obtenir l’appui de Berne, alliée à la France, qui est elle-même alliée à la Savoie. Jusqu’au jour où l’alliance franco-savoyarde lâche. En 1526, une troisième combourgeoisie unit Genève à Berne et Fribourg. Mais la Réforme prend le dessus tant au bout du Léman que sur les rives de l’Aar: restée catholique, Fribourg fait retirer son sceau du traité en 1534.

Pour des motifs tant politiques que religieux, la Savoie digère mal la conversion calviniste de Genève, qui, attaquée, appelle Berne à la rescousse. L’aide alémanique s’avérera étouffante. Les Bernois envahissent toute la campagne du bassin genevois, du Pays de Gex au Chablais, qu’ils occupent durant une bonne trentaine d’années. Ce séjour occasionne un litige avec la jeune république calviniste. Celle-ci a hérité des droits féodaux des anciens couvents de la ville sur une ribambelle de hameaux campagnards. Ces droits sont partiels du fait de leur origine monastique: la haute justice incombe au seigneur local – un rôle repris par Berne.

C’est Bâle qui arbitrera ce différend, mais pas par altruisme. «Les Bâlois avaient prêté beaucoup d’argent à Genève et avaient intérêt à ce qu’elle maintienne sa souveraineté pour pouvoir rembourser, souligne Dominique Zumkeller. Sans cela, Genève aurait eu le sort des Vaudois, c’est-à-dire trois siècles de joug bernois.»

Envahissante mais aussi exclusive, Berne refuse longtemps que Genève pactise avec d’autres cantons mais se ravise en raison de l’agressivité savoyarde, qui pourrait menacer ses conquêtes vaudoises. De 1579 à 1584, Genève étend son réseau d’alliances à Soleure, à la France et à Zurich.

L’oppressant soutien bernois dicte la suite de la stratégie genevoise. «Genève ne voudra plus jamais revivre l’occupation bernoise du XVIe siècle, analyse Dominique Zumkeller. Par la suite, elle s’arrangera toujours à faire appel à deux puissances ou encore plus pour l’aider à se défendre.» Faire dépendre sa sécurité d’un seul allié est bien trop périlleux, surtout quand le but véritable de ces alliances est de neutraliser l’agressivité d’ennemis potentiels. Genève, si stratégiquement située, se sait convoitée par tous ses voisins: Confédération, Savoie et France.

«Aucune de ces trois puissances ne saurait permettre que l’une d’elles s’empare de Genève, car une telle situation serait menaçante pour les deux autres, commente Dominique Zumkeller. Pour la Suisse, Genève est la porte du Plateau. Pour la France, elle représente l’accès aux cols alpins. Pour la Savoie, qui aurait pu un temps faire de Genève sa capitale, celle-ci est une étape sur le grand axe commercial de la Méditerranée à l’Allemagne.»

La cité-Etat reste ainsi indépendante au prix de ce jeu de tensions aux avatars multiples. Genève est contrainte à plusieurs reprises de faire appel à ses alliés suisses, notamment pour mater ses troubles intérieurs au XVIIIe siècle. Pour mater son peuple en rébellion, l’aristocratie ira même jusqu’à recourir aux forces savoyardes! Mais en vertu des traités, la Cité de Calvin doit aussi rendre la pareille. Elle prend ainsi part avec ses alliés réformés aux guerres de Vilmergen, un conflit en deux temps entre cantons protestants et catholiques.

Avant de tomber plus clairement sous influence française au XVIIIe siècle, tout en restant alliée à certains Confédérés, Genève tente à plusieurs reprises d’être admise comme canton suisse. Elle essuie des refus systématiques, pour deux motifs. «D’une part, il n’y avait pas de continuité territoriale entre Genève et la Suisse, puisque Versoix était française, motive Dominique Zumkeller. D’autre part, la Suisse de l’époque assure tant bien que mal sa cohésion, qui se fonde sur un équilibre très précaire entre cantons urbains et ruraux, catholiques et protestants. L’entrée de Genève, citadine et calviniste, aurait menacé cet équilibre: les cantons, même urbains et réformés, ont donc constamment refusé cette adhésion.»

L’image agitée que la Suisse se fait de Genève n’aide pas. Pour Dominique Zumkeller, cela tient en partie aux modes d’organisation agraire. «Ce n’est pas le même peuple, s’exclame-t-il. Jusqu’au début du XIXe siècle, le bassin genevois ne possède pratiquement pas de villages, mais que des hameaux. Jusqu’à l’ancienne frontière de l’évêché, sur l’Aubonne, chaque paysan travaille dans son propre champ bordé de haies, selon un mode méridional qui favorise l’individualisme. Ce n’est qu’au-delà qu’on voit des pratiques paysannes communautaires, relevant d’un collectivisme plus typiquement germanique.»