La folle nouba de 1914

Dis-moi comment tu commémores, je te dirais qui tu es. A cet égard, il semble bien que le Genevois de la Belle époque diffère singulièrement du Genevois contemporain. Voyez l’ivresse patriotique et la liesse populaire qui marquèrent la célébration des cent ans du rattachement de Genève à la Suisse. Nous sommes aux beaux jours de 1914. On pomponne la ville. La fête sera belle. Les pays voisins, eux, astiquent leurs canons en vue du carnage sans précédent que sera la Première Guerre mondiale, mais la population du bout du lac ne pense qu’à chanter, danser, festoyer et parader dans les rues en agitant des croix fédérales.

«Il ne faut pas oublier qu’à cette période-là, il n’y a pas eu la célébration d’un seul centenaire, mais de quatre centenaires successifs», retrace l’historien Jean-Daniel Candaux. «Celui de l’Université en 1909, de Rousseau en 1912, de la Restauration en 1913 et enfin du rattachement en 1914.» Une impensable cascade de bringues patrimoniales.

«Il régnait alors une fièvre commémorative dont on ne retrouve guère l’intensité aujourd’hui.»
Jean-Daniel Candaux, historien

A peine remise des fastes du centenaire de la Restauration de décembre 1913, voilà donc que Genève remet le couvert pour fêter son siècle d’helvétisme. Ça démarre par un petit couac administratif. Pour d’obscures, et sans doute supérieures, raisons, les autorités décident que la nouba aura lieu les 4, 5 et 6 juillet. Et non à la date anniversaire du glorieux débarquement suisse au Port Noir, soit le 1er juin. Le jour dit, pourtant, la République défile, ripaille et déclame déjà, comme pour s’échauffer en vue du grand événement.

Puis arrivent les fêtes du centenaire. Drapeaux, fleurs, guirlandes, arc de triomphe, «peluches fédérales», mâts de cocagne et croix suisses: la cité s’est canichée du Bourg-de-Four au Molard, des Eaux-Vives aux Pâquis. Partout, les commerces ont composé «des vitrines patriotiques» dont on devine les atours. La java démarre le vendredi 3 juillet au soir par un concert de l’Harmonie zurichoise au Victoria Hall, suivi d’une avalanche de discours arrosés au vin blanc. Elle ne s’achèvera qu’à l’aube du mardi suivant.

Donzelles et dragons

Entre-temps, Genève fait donc la noce. Dans tous les quartiers de la ville, des banquets gargantuesques sont dressés. Les chorales fanfaronnent; les fanfares s’en donnent à chœur joie. Battent le pavé grenadiers, étudiants, écoliers, ondins, gendarmes, gymnastes, donzelles et dragons. Et au Parc Mon Repos, on se presse au grandiose spectacle musical, composé par Emile Jaques-Dalcroze rien que pour l’occasion.

Le samedi matin, le Conseil fédéral et des contingents des quatre coins de la Suisse débarquent en train à Nyon, puis rejoignent Genève en bateau et grande pompe. On rejoue le débarquement au Port Noir avec une emphase émue. On défile. On applaudit. On s’enlace. Des jeunes filles vêtues de blanc exécutent de gracieux ballets rythmiques. Le canon tonne. Les cloches sonnent. Les discours, toujours plus mâles et vibrants, s’enchaînent.

Le théâtre du Centenaire, installé au Parc Mon Repos. Vue générale de la scène finale. Diapositive noir/blanc colorisée. Collection de la Bibliothèque de Genève

L'arrivée de la barque représente le débarquement des Suisses au Port Noir en 1814. Diapositive noir/blanc colorisée. Collection de la Bibliothèque de Genève

Les contingents suisses sur la scène du théâtre du Centenaire. Diapositive noir/blanc colorisée. Collection de la Bibliothèque de Genève

Le dimanche soir, plus de 100 000 personnes noircissent les quais pour assister au feu d’artifice qui, dit la chronique, «dépasse en richesse, grandeur et éclat tout ce que les yeux genevois avaient jamais vu». Il s’agissait de célébrer les noces de Genève avec l’Helvétie; c’est une véritable extase conjugale dont fait montre là le jeune canton. «Il est possible que, fraîchement arrivé dans la Confédération, on ait voulu être plus Suisse que Suisse», sourit le journaliste Joël Boissard, responsable d’un mémoire historique sur la manifestation. «Il se peut aussi que, vu le contexte international plus que tendu, Genève ait voulu envoyer un signe fort de suissitude.»

Nostalgie d’un âge d’or

Cette frénésie patriotique étonne tout de même de la part de nos aïeux. «Le sentiment d’appartenance qui s’exprime alors est peut-être plus ambigu qu’il n’y parait», analyse l’historien Luc Weibel. «A Genève, on utilise ainsi le terme national pour désigner à la fois le cantonal et le confédéral. On peut envisager qu’en 1914, sous couvert de fête dite «nationale», la célébration ait été plus cocardière qu’on ne l’imagine, avec une nostalgie très locale pour ces années 1814, période perçue comme un âge d’or politique, intellectuel, scientifique.»

En 2014, l’existence même de cette commémoration peut passer pour une bizarrerie locale. «Genève est, sauf erreur, le seul canton suisse à célébrer son rattachement à la Confédération», rappelle Luc Weibel. «Comme s’il y avait ici un souci permanent de manifester haut et fort son helvétisme.» Cela n’irait-il pas de soi?

Emile Jaques-Dalcroze

Emile Jaques-Dalcroze en 1911, par Frédéric Boissonnas Collection de la Bibliothèque de Genève

L’exposition «En rythme. Emile Jaques-Dalcroze» se tient actuellement et jusqu'au 31 juillet à la Musicale de la Bibliothèque de Genève, Maison du Grütli. Elle porte en grande partie sur La Fête de juin. Plus d’informations

Dalcroze fait pleurer le président de la Confédération

Le clou de la nouba commémorative de 1914, c’est évidemment le colossal spectacle intitulé La Fête de juin. Emile Jaques-Dalcroze, qui est une star à l’époque, et une icône aujourd’hui, en a composé la musique. Les textes, eux, sont signés par Daniel Baud-Bovy, poète, essayiste et directeur du Musée d’art et d’histoire, épaulé par le jeune Albert Malsch, futur conseiller d’Etat. Avec cette fresque sur l’histoire de Genève en cinq actes, il s’agit de frapper les esprits. Et ils le seront. Très fort. Lors de la troisième représentation, le président de la Confédération himself, Arthur Hoffmann, verse une larme. Voire trois.

Extrait interprété par l’Orchestre de la Suisse romande sous la direction de Jean-Marie Auberson (1964):

Tandis que vieillards et jeunes gens continuent de commenter les événements, des garçonnets costumés en lanciers et en mamelouks font leur entrée, précédant la garde genevoise. Avec un groupe de fillettes, ils se mettent à chanter: «On a beau être petit, on aime son pays.»

Écouter l’enregistrement complet:

Pour que le peuple genevois puisse plonger dans cette œuvre totale, on a construit au Parc Mon Repos un vaste entrepôt, «un vaisseau» gigantesque. Il y a plus de mille personnes qui défilent sur scène, dont un gros orchestre symphonique, devant six mille spectateurs chaque soir. A la fin du show, scénographié par Adolphe Appia, un panneau géant derrière la scène s’estompe, dévoilant le lac sur lequel voguent les répliques des barques confédérées. Imaginez le bastringue.

«La Fête de juin s’inscrit alors dans la tradition des Festspiele; elle en est peut-être même l’apogée», explique Jacques Tchamkerten, le responsable de la bibliothèque du Conservatoire de Musique. «Le Festspiel, c’est l’équivalent populaire de l’opéra en Suisse. Il s’agit de grands spectacles historiques en costumes, avec de la danse, des chorales, de la déclamation et des tableaux vivants.»

S’il a demandé un travail titanesque et des fonds considérables, des mois de répétitions et de discussions enfiévrées, l’opéra patriotique de Dalcroze ne sera exécuté que onze fois. Quand éclate la guerre de 14, il n’en reste déjà plus rien, si ce n’est des milliers de partitions et un souvenir vibrant chez tous ceux qui y ont assisté.

Remerciements

Nicolas Schaetti, Bibliothèque de Genève, Centre d’iconographie
Jacques Tchamkerten, chargé de recherches à l'Institut Jaques-Dalcroze et responsable de la Bibliothèque du Conservatoire de Genève
Olivier Fatio, professeur honoraire, Université de Genève (UNIGE)
Irène Herrmann, professeure associée en histoire transnationale de la Suisse, UNIGE
Marco Cicchini, maître-assistant d’histoire moderne, UNIGE
Jean-Daniel Candaux, chercheur associé, Bibliothèque de Genève
Chantal Renevey Fry, archiviste au Département de l’instruction publique
Dominique Zumkeller, historien économiste
Anita Frei, historienne
Luc Weibel, écrivain
Claude Barbier, historien

Bibliographie

Et Genève devient suisse, Maryvonne Nicolet Gognalons et Reynald Aubert, 35 pages, Genève, Institut national genevois, 2014.
La Restauration de la République de Genève, Lucie Achard et Edouard Favre, 2 vol., Genève, Jullien Editeur, 1913.
Genève 1830: restauration de l’école, Gabriel Mützenberg, Lausanne, éd. du Grand-Pont, 1974. L’instruction publique genevoise au cours du XIXe siècle: 1814-1914, Etienne Chennaz.
Menus propos gastronomiques et littéraires des Lumières à la Belle Epoque, Michel Schlup (dir.), Bibliothèque publique et universitaire de Neuchâtel, 2004.
Histoire des transports publics dans le canton de Genève, Gilbert Ploujoux, éd. Tricorne, 2011.
Verkehrsgeschichte/Histoire des transports, Hans-Ulrich Schiedt et Laurent Tissot, Chronos Verlag, Zurich 2015.
Transports en commun et nouvelles technologies: le cas de Genève au XIXe siècle, article de David Asseo.
Les chemins historiques du canton de Genève et Inventaire des voies de communication historiques de la Suisse IVS d’Anita Frei et Yves Bischofberger.
Nouveau glossaire genevois, Jean Humbert, chez Jullien Frères, libraires à Genève, 1852 (deux volumes).
Atlas historique du Pays de Genève, des Celtes au Grand Genève, Claude Barbier et Pierre-François Schwarz, éd. La Salévienne.
Les monuments d’art et d’histoire du canton de Genève, Alain Mélo, éd. SHAS, 2001.

Pour accéder à notre dossier sur la célébration de l’entrée de Genève dans la Confédération: ge200.tdg.ch

Textes: Benjamin Chaix - Jérôme Estèbe - Laure Gabus - Fabrice Gottraux - Marc Moulin - Philippe Muri - Aurélie Toninato
Images: Collection de la Bibliothèque de Genève, Institut national genevois, Archives d’Etat de Genève
Vidéos: Georges Cabrera
Réalisation: Newsexpress, Paul Ronga
Direction artistique: Sébastien Contocollias
Direction du projet: David Haeberli